Thérèse, Genève (CH), 2013

Thérèse

Un drapé lourd et souple à la fois tombe en cascade sur le sol. Une myriade d’éclats de miroirs. Et autant de reflets lumineux et colorés soulignant le camaïeu de l’installation. Dans les travaux de Sonia Kacem, la palette des tons harmonise un ensemble incomparable et hétérogène de matériaux naturels ou synthétiques, neufs ou récupérés. Surtout récupérés. Des tissus froissés, des teintes passées, de la poussière de bois.

Dans son jeune parcours, l’artiste a d’abord pratiqué la peinture avant de s’intéresser davantage à la matière et aux réactions des produits mélangés entre eux qu’aux pigments et à l’apprentissage d’un savoir-faire classique. Un pâle matelas destitué de sa housse, une mousse d’isolation ocre récupérée, un bégonia rouge dépoté. Il s’agit bien là d’un travail de peinture : la touche est expressive, volubile, libre. Elle a glissé hors de la toile, quitté la verticalité du mur pour évoluer en trois dimensions dans l’espace et offre la même importance, cardinale, au hasard que Pollock accordait à ses Dripping ou Armleder à ses Coulures.

Il y a eu d’abord le hasard de la trouvaille : une baignoire abandonnée, un bout de bois délaissé, des pots en terre cuite cassés, encore chargés de terreau. Dans les mains de Sonia Kacem, le rebut renaît de ses cendres pour être sublimé dans une nouvelle composition uniquement sensorielle dont l’éclat n’a d’égal que la présentation temporaire de tous ces éléments réunis une seule et ultime fois. Des histoires développées dans l’imaginaire des spectateurs, il y en aura autant qu’il y aura de regards posés sur ces dispositifs. Rien de fonctionnel, rien de concret, rarement quelque chose de reconnaissable au premier regard.

L’accrochage fait partie intégrante du processus créatif. « J’accentue des sons, en élimine quelques-uns, augmente celui-là ou le fais répéter, change des rythmes en certaines tonalités », racontait Jean Tinguely. Des propos que l’on serait tenté d’attribuer à Sonia Kacem… Chaque œuvre s’orchestre. Extirpées de leur isolement, sorties de l’oubli auquel elles étaient condamnées, les matières s’articulent en fonction de l’espace. Leurs dispositions, juxtaposées, empilées, étalées jouent sur des rythmes et parfois sur des silences, nés de la distance établie entre chaque élément. Leurs motifs, leur format, leur couleur, leur texture, leur résonance, leur potentiel de narration déterminent leur emplacement.

Mais l’accident peut encore survenir, comme un paquet de farine qui aurait échappé des mains, comme un tissu qui céderait sous le poids d’une tension. Les associations, aussi intenses soient-elles, pourraient s’avérer violentes, voire explosives tant elles réunissent l’improbable, elles sont pourtant modérées par l’invariable réunion des tons cassés et par la patine qui a marqué la vie de tous les objets mis en jeu. Dans ce jus subtil, quelque chose d’organique prend naissance dans le lieu investi, et, malgré les formes jetées, oubliées, déchirées, ramassées, une dimension contemplative empreinte d’une certaine douceur se dégage comme un mirage.

Thérèse est la figure convoquée dans le scénario déployé de la Salle Crosnier. Entre l’anneau imposant et manufacturé, résultant d’un geste précis, et des bâches enchevêtrées, un ruban rend la scène coquette et évoque les vestiges d’une époque peut-être révolue, faite de paillettes et de breloques…ne sommes-nous pas précisément dans un palais, le Palais de l’Athénée?


Karine Tissot